LA RÉÉDUCATION DES TROUBLES DU LANGAGE ÉCRIT
Monique Touzin
Orthophoniste
Hôpital Robert Debré,
Hôpital Necker-Enfants Malades Paris, France
La
rééducation des enfants présentant des troubles d'acquisition du langage
écrit, appelés dyslexies-dysorthographies est en France de la compétence
des orthophonistes. Elle est soumise à la prescription médicale et est
remboursée par la Sécurité Sociale à 60%.
La compréhension théorique du fonctionnement de la lecture chez l'enfant
lecteur amène à des considérations sur la rééducation, qui devra être
spécifique à chaque type de trouble, et à chaque enfant.
1. Conscience
et automaticité
Chaque
compétence de lecture pré-suppose une capacité à passer de la conscience
à l'automatique.
Trois
types de problèmes peuvent survenir :
1.
automaticité insuffisante
2. conscience insuffisante
3. capacité insuffisante à passer de l'une à l'autre de façon flexible
et convenable.
L'automaticité
est nécessaire pour atteindre un maximum de vitesse, avec le moins d'erreurs
possible, le maximum de confiance, et le minimum d'effort dans le processus
de décodage. La conscience est nécessaire au décodage (Aaron, Liberman,
Lundberg, Olson, Share…). L'automaticité est aussi une compétence de lecture
nécessaire (Fawcett, Nicolson, Yap…). Cependant, ni l'une ni l'autre n'est
suffisante.
La
lecture est une compétence qui nécessite une combinaison flexible et fonctionnelle
de l'automaticité et de la conscience (Tønnessen, 1999).
2. Caractéristiques
liées à la dyslexie
Depuis
les trois dernières décades, la recherche suggère qu'au moins trois caractéristiques
sont reliées à la dyslexie (Van der Leij et Van Daal, 1999):
I)
Limitations de la vitesse d'identification dans l'identification des mots
: en lecture la reconnaissance de lettres et l'association avec le phonème
consomme beaucoup d'attention au début. La performance est relativement
lente, mais de plus en plus correcte. 2) Dans la phase suivante, la pratique
permet d'atteindre une certaine maîtrise, donc une parfaite exactitude
de la performance. Les mots familiers sont reconnus et lus correctement,
mais lentement. 3) Dans la troisième phase, la pleine automaticité est
atteinte. Au niveau comportemental, les trois étapes peuvent s'exprimer
en termes d'exactitude et de vitesse. L'exactitude est atteinte à un niveau
presque parfait durant la phase 2 et la vitesse augmente dans les trois
phases (mais surtout dans la troisième). Chez les mauvais lecteurs, les
limitations de vitesse dans l'identification des mots suggère qu'il y
a encore une certaine dose d'effort qui est nécessaire.
II)
sensibilité à des demandes augmentées dans la tâche : les enfants dyslexiques
ont, probablement à toute étape de leur développement de la lecture, une
sensibilité extrême à l'augmentation des demandes dans la tâche, liée
à des facteurs tels qu'une complexité phonologique augmentée, une plus
grande longueur de mots, ou le besoin de traiter rapidement le stimulus
(présentation flash).
III)
compensation orthographique : les déficits phonologiques des enfants dyslexiques
ne seraient pas dus à un manque de compétences d'analyse phonologique
en soi, mais plutôt à un manque de qualité dans les représentations phonologiques
des mots qu'on leur demande d'analyser. Dans le développement normal de
la lecture, il y aurait une relation réciproque entre la spécification
des représentations phonologiques (particulièrement au niveau phonologique)
et les représentations orthographiques. Cependant la réciprocité entre
les deux sources d'information est moins bien équilibrée chez les enfants
dyslexiques. L'idée qu'une mauvaise qualité des représentations phonologiques
peut être compensée par une meilleure qualité des représentations orthographiques
à été soutenue par d'autres études. L'idée de compensation orthographique
forcée a été suggérée.
3. Recherches
sur l'évaluation du traitement
Il
y a peu de recherches correctes sur l'évaluation du traitement chez le
dyslexique, à cause :
-
des variations dans les procédures d'identification des enfants dyslexiques
- de l'instabilité temporelle des variables d'évaluation et d'identification
- de l'hétérogénéité à l'intérieur des échantillons d'enfants dyslexiques,
qui ont aussi dû être préselectionnés
- de l'absence de groupes contrôles appropriés
- du manque de marques de mesures de changement
- des variations dans l'opérationnalisation des mesures d'évolution.
Il
n'est pas clair de savoir quelles composantes ou traitement sont efficaces
car (Van Daal et Reitsman, 1999):
-
des évolutions semblables sont obtenues avec des traitements différents
- les traitements sont souvent multi-composants et les effets de chaque
composant n'ont pas été étudiés
- on ne sait pas s'il y a interaction entre aptitude et traitement
- on ne sait pas quelles variables d'évaluation mesurer :
- niveau initial de performance
- niveau absolu atteint après traitement
- durée du traitement
L'autre point important à souligner est que l'obstacle majeur de la rééducation
est d'obtenir un transfert des acquisitions et de développer chez l'enfant
des processus d'auto-apprentissage . Le problème de la généralisation
est au cœur de la théorie de l'éducation. On ne sait toujours pas exactement
comment le lecteur normal fait pour apprendre. On sait que l'échec dans
l'application d'un nouveau savoir, chez le lecteur moins habile, peut
être dû à plusieurs difficultés incluant: 1) le fait que le nouveau savoir
est stocké sans processus élaboré et est donc moins bien connu 2) à cause
d'une tendance chez le moins bon lecteur à ne pas percevoir les contextes
analogues et la possibilité d'appliquer un nouveau savoir acquis à de
nouveaux problèmes.
4. La rééducation
La
rééducation peut se concevoir, d'après les modèles théoriques, dans deux
directions : améliorer la conscience phonologique pour travailler les
conversions graphème-phonème, et ainsi renforcer la lecture par la voie
d'assemblage. Développer le lexique orthographique visuel, pour améliorer
la reconnaissance rapide des mots. Ces deux directions ne s'excluent pas
mutuellement.
Le
travail de la conversion graphème-phonème doit être associé à une rééducation
des troubles de traitement phonologique. En effet, un certain degré de
conscience phonologique et des facilités de segmentation phonologique
et de manipulations sont considérés comme des pré-requis pour l'apprentissage
des règles de correspondance graphème-phonème en un code alphabétique.
Le
travail sur l'apprentissage d'un vocabulaire visuel peut consister à faire
épeler les mots présentés en lecture flash, et ensuite à consolider l'image
orthographique du mot à travers l'acte d'écriture de chaque lettre en
séquence. Utiliser le mot dans une phrase ayant du sens permet de s'assurer
que l'enfant a accès au code sémantique.
Plusieurs
déficits peuvent entraver l'acquisition d'un vocabulaire visuel : déficit
dans la création d'une image orthographique ou déficit dans le fait de
retrouver un code du nom (évocation). Il faut donc faire lire le mot,
épeler, écrire sous dictée, utiliser dans des phrases à trous, utiliser
dans des phrases spontanées.
L'apprentissage
des connexions sous-mots (principe alphabétique) est relativement plus
efficace que l'apprentissage mot-entier ou combiné.
Les
enfants avec une mauvaise conscience phonologique doivent faire des jeux
de suppression de phonèmes et de syllabes. Les enfants avec une mauvaise
conscience orthographique devraient bénéficier de jeux d'observation dans
lesquels ils essaient de rappeler l'orthographe du mot entier ou une lettre
désignée ou un groupe de lettres dans une présentation flash de mot.
Les mécanismes de recodage phonologique semblent être relativement plus
efficaces à long terme.
1. La dyslexie
dysphonétique:
Le travail va porter sur le développement de l'analyse perceptive, en
faisant faire à l'enfant beaucoup d'exercices de métaphonologie sur le
langage oral, et de correspondance entre le code oral et écrit.
-
segmentation de mots dans une phrase, identification des mots et réutilisation
dans d'autres phrases
-
identification des syllabes des mots, en faisant des exercices de frappes
et de rythmes, ou avec une implication motrice plus générale
-
jeux sur les syllabes des mots, en initiales ou en finales: retrouver
des mots commençant pareil ou finissant pareil, trouver des intrus phonétiques...
-
discrimination auditive sur des paires de mots, repérer si les mots existent
ou non
-
repérage de certains indices visuels pour l'identification des mots: repérage
des voyelles, des indices de longueur, des rapports entre longueur d'émission
vocale du mot et longueur du mot écrit.
-
repérage de l'importance de la séquentialité au niveau des mots de la
phrase, puis des syllabes dans le mot, puis des sons dans les syllabes.
En cas de trouble de la séquentialité, il est souvent utile de faire un
travail au niveau de l'orientation spatiale et de la séquence sur un matériel
non linguistique.
-
travail sur la mémoire immédiate
-
reprendre les conversions grapho-phonémiques avec des supports gestuels
et visuels en travaillant simultanément la lecture et la transcription
d'abord avec étiquettes puis en faisant transcrire;
-
renforcer l'utilisation de la voie lexicale par un apprentissage global
de petits mots fonction ou de mots usuels très irréguliers.
-
lexique orthographique: augmenter le nombre de mots, et affiner la qualité
des représentations.
2. Dyslexie
dyséïdétique
Il
n'y a pas de déficit important de la voie phonologique, mais une incompétence
visuelle formelle.
-
renforcer la voie lexicale en développant la prise d'indices visuels,
d'abord sur un matériel non linguistique, puis sur des mots.
-
entraîner l'enfant à reconnaître en global des mots courants ou irréguliers
faisant partie de son stock visuel pour qu'il ait une approche moins analytique
en lecture.
-
utiliser les indices contextuels
-
développer les reconnaissances de catégories grammaticales pouvant servir
de repères visuels (marques syntaxiques)
-
travailler la lecture flash
Un
autre type de dyslexie peut être individualisé, touchant essentiellement
des enfants présentant des difficultés attentionnelles majeures:
3. Dyslexie
visuo-attentionnelle
-
travailler l'attention, la perception et la mémorisation visuelles, d'abord
sur un matériel non linguistique
-
mettre en place des stratégies de traitement de l'information visuelle,
au niveau observation, balayage, prise des indices pertinents, comparaison
des traits visuels, organisation
-
rechercher des stratégies de contrôle de l'impulsivité.
-
rechercher des intrus visuels dans toutes sortes de jeux ou de séquences
graphiques, puis sur du matériel verbal
-
faire mémoriser dans l'immédiat des formes graphiques en demandant une
évocation à plus ou moins long terme (copie différée)
-
développer le lexique visuel des mots - travailler sur le maintien de
l'information en mémoire pour la compréhension: commencer par des textes
courts et augmenter la longueur, travailler sur les liens entre les éléments
-
rechercher des stratégies de compensation pour améliorer la compréhension
(surlignage dans le texte, mettre des titres...)
La rééducation des enfants avec des dyslexies-dysorthopgraphies est souvent
longue avant d'arriver à une systématisation et une utilisation fonctionnelle
des acquis. De plus, les progrès ne se font pas immédiatement sentir en
classe, et on risque souvent d'assister à une démotivation de l'enfant
et de sa famille si les résultats scolaires ne s'améliorent pas. Il faut
donc informer l'enfant et les parents sur l'évolution de la rééducation
et veiller à la généralisation des acquis.
Affiner les habiletés telle la segmentation phonétique, consolider les
processus de mise en correspondance des phonèmes avec les graphèmes, étendre
le lexique, en affiner la précision sémantique, développer la constitution
du lexique orthographique visuel, constituent des modalités rééducatives
dont le modèle confirme l'intérêt. L'intégrité des fonctions mnésiques
est essentielle à chaque étape du traitement de la production d'un mot
écrit: les stratégies rééducatives doivent en tenir compte et intégrer
le traitement des capacités cognitives déficientes.
En dehors du travail sur les déficits en eux-mêmes, il faut rendre l'enfant
autonome et lui donner des stratégies pour qu'il puisse seul retrouver
les moyens de compensation travaillés en rééducation.
5. Conclusion
L'acquisition de la lecture est une tâche complexe, impliquant des capacités
cognitives et métacognitives variées. Certains facteurs comme la motivation
et l'attention jouent souvent un rôle plus important dans l'apprentissage
de la lecture que dans celui du langage parlé.
Les progrès effectués en recherche permettent de mieux comprendre les
mécanismes impliqués dans la lecture et les conséquences des déficiences
chez les enfants dyslexiques. Les modèles théoriques d'acquisition de
la lecture servent donc de base à la réflexion sur la rééducation, et
à son élaboration. Vérifier l'intégrité de l'audition reste un préalable
à tout traitement. La rééducation ne peut donc pas être envisagée sans
une évaluation rigoureuse des difficultés et elle devra par l'analyse
et l'interprétation des erreurs de l'enfant, permettre la compréhension
des mécanismes déficitaires, s'adapter spécifiquement aux déficits de
chaque enfant dans le traitement de l'information écrite.
En
donnant à l'enfant les moyens de surmonter ou de contourner ses difficultés
d'apprentissage de la lecture et de l'orthographe, on améliore bien évidemment
son intégration et son rendement scolaire, mais on améliore aussi son
image de lui-même souvent jusqu'alors dévalorisée, et donc son bien-être
au sein de l'école, de la famille et de la société.
REFERENCES
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E. (1973) :
Developmental Dyslexia: a diagnostic approach based on three atypical
reading-spelling patterns. Developmental Medecine and Child Neurology,
15, 663-687
Lovett
et al. (1989):
Can dyslexia be treated ? Treatment specific and generalized treatment
effects in dyslexic children's response to remediation. Brain and Language
37, 90-121.
Marshall,
J.C. (1985) :
In some relationships between acquired and developmental dyslexias. In
Duffy, F.H., Geschwind,N., eds, Dyslexia, (Little Brom & Co), Boston,
55-66.
Morais,
J. (1994):
L'art de lire, Editions Odile Jacob.
Van
Daal V.H.P., Reitsman P. (1999) :
Effects of outpatient treatment of dyslexia. Journal of learning disabilities,
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Van
der Leij A. , Van Daal V.H.P. (1999):
Automatization aspects of dyslexia : Speed limitations in word identification,
sensitivity to increasing task demands, ands orthographic compensation.
Journal of learning disabilities, 32, 5, pp 417-428.
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