MODÈLES THÉORIQUE DES DYSLEXIE-DYSORTHOGRAPHIE
Janine Flessas
M.Ps.
Neuropsychologue
Directrice clinique CÉNOP-FL
Les dyslexies:
Introduction
Sur
le plan étymologique, la dyslexie est un terme très général qui signale
simplement l'existence de difficultés dans l'acquisition du langage écrit.
Cependant, tout bon pédagogue sait qu'un enfant n'a appris à lire que
s'il est à la fois capable de décoder et de comprendre ce qu'il lit. "Apprendre
à lire, c'est apprendre à construire des significations à partir d'une
extraction d'indices et formuler des hypothèses à partir de cette extraction;
c'est aussi utiliser, à chaque moment, l'information déjà recueillie pour
traiter la suite du message"
Malgré
cette apparente complexité, comment expliquer que certains enfants y parviennent
en quelques semaines seulement alors que d'autres, pourtant tout aussi
intelligents, souffriront toujours de ne pas réussir à automatiser leur
décodage?
Psychologues
et psychanalystes cherchent souvent des causes de nature psychoaffective
ou psychosociale à un certain nombre de difficultés de lecture. Les neuropsychologues,
appuyés en cela par des recherches scientifiques de plus en plus sophistiquées,
se montrent quant à eux convaincus que dans un grand nombre de cas, l'origine
de ces difficultés de lecture s'inscrit dans une atteinte constitutionnelle
touchant les mécanismes cérébraux de l'enfant. Ils réservent à ces cas
l'appellation de dyslexies ou de troubles spécifiques d'apprentissage
de la lecture. Pour ces enfants, un trouble de la relation maître - élève
ou même la méthode de lecture utilisée en classe ne sauraient être considérés
comme des facteurs déterminants, même s'ils rendent la situation éventuellement
encore plus difficile à gérer pour l'enfant dyslexique.
1.1. Modèles
cognitivistes
L'un
des premiers à évoquer un modèle pluraliste des difficultés de lecture
fut Morton (1969), dont les travaux se poursuivirent avec son collègue
Patterson (1980). Leur modèle des "logogènes" constitua un exemple classique
des travaux des cognitivistes, illustrant l'acte de lecture comme la résultante
de deux procédures plus ou moins indépendantes et s'assistant mutuellement,
chacune ayant son propre seuil d'activation. Les 2 procédures de Morton
et Patterson correspondent à 2 voies, par lesquelles un lecteur peut prononcer
un même mot écrit. Elles sont identifiées comme "lexicale" et "phonologique",
chacune des opérations devant être réalisée selon une succession linéaire.
La voie lexicale permet une identification visuelle rapide des mots familiers
mais elle est également indispensable à la lecture de mots irréguliers.
La voie phonologique s'appuie sur un système de règles permettant la conversion
graphèmes - phonèmes. Elle est indispensable à la lecture de non-mots
et de mots nouveaux. L'inefficience de l'une ou de l'autre était considérée
à l'origine des 2 grandes formes de dyslexie.
Ce
modèle fut complexifié quelques années plus tard avec la collaboration
de Patterson et Shewell (1987), dont nous reproduisons une adaptation
provenant de l'ouvrage de Grégoire et Piérart (1994).
Adaptation du modèle classique de la lecture
ou modèle de lecture dit "à 2 voies".
(Patterson et Shewell, 1987)
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Ce
nouveau modèle introduit les notions aujourd'hui bien connues de procédures
d'assemblage et d'adressage. La première (la voie de droite) exige une
segmentation de la séquence orthographique, chaque segment étant par la
suite mis en correspondance avec des segments phonologiques. Ces derniers
sont ensuite assemblés de manière à être articulés. Il s'agit donc de
la voie d'assemblage.
La
seconde voie ne serait utilisable que lorsque les mots écrits sont devenus
familiers, ce qui leur permet d'être stockés en mémoire, et elle est indispensable
pour tout mot "irrégulier", c'est à dire dont la prononciation ne peut
s'effectuer seulement à l'aide de la correspondance graphèmes-phonèmes.
Une fois reconnus visuellement par la voie d'adressage ces mots accéderaient
au système sémantique puis au système permettant de les articuler (grâce
à la mémoire tampon phonologique).
Ces
premiers cognitivistes tout comme leurs prédécesseurs neuro-anatomistes
appuyaient leurs recherches presqu'exclusivement sur des observations
cliniques auprès de patients atteints de dyslexies "acquises", généralement
à la suite de dommages cérébraux bien circonscrits.
Ultérieurement,
d'autres chercheurs tels que Stuart et al. (1988) et Seymour et al. (1989),
critiquant le modèle initial de Morton et Patterson tentaient à leur tour
de concevoir d'autres schémas dans le but de rendre compte plus spécifiquement
des troubles présentés dans le cadre des dyslexies dites développementales.
Le
tableau 2, inspiré d'un schéma de Seymour (1986) introduit une 3ème voie,
la voie sémantique, qui éclaire la nature de certains troubles de lecture
où le décodage s'effectue de façon fluide mais sans que l'enfant saisisse
vraiment le sens du message écrit, ce qui est souvent le cas chez les
hyperlexiques. Inversement, un certain nombre de dyslexiques utilisent
préférentiellement cette voie sémantique plutôt que les deux autres, ce
qui entraîne chez eux des erreurs de décodage, par anticipation parfois
erronée du sens.
1.2. Modèles
génétiques ou développementaux
Cherchant
à expliciter la transition entre le fonctionnement cérébral d'un "illettré"
et celui d'un "lecteur compétent", les modèles développementaux s'orientent
vers la description des types de stratégies que le sujet doit apprendre
à maîtriser pour acquérir le savoir lire.
L'un
des modèles bien connus est celui de Frith (1985) qui s'inspire directement
de considérations philogénétiques. Cette linguiste a en effet identifié
dans l'histoire des langues que certaines s'appuyaient exclusivement sur
un système logographique telle le chinois tandis que d'autres reposaient
sur un système alphabétique, permettant par exemple la transcription phonographique
du serbo-croate en alphabet cyrillique. D'autre part, les langues occidentales,
telles le français ou l'anglais utilisaient selon elle très largement
un système orthographique, combinant des caractéristiques morphologiques
et phonologiques souvent très complexes. Trois stratégies de lecture sont
ainsi identifiées, correspondant aux procédures requises pour la maîtrise
de chacune de ces formes d'écrit (Tableau 3):
1.
la stratégie logographique qui assure la reconnaissance globale et contextuelle
de certains mots familiers mais ne permet aucune généralisation;
2.
la stratégie alphabétique qui s'appuie sur l'identification de graphèmes
disposés en séquence et transposés en phonèmes selon le même ordre dans
lequel on les entend dans le langage parlé, mais qui ne permet pas le
décodage des mots irréguliers;
3.
la stratégie orthographique dans laquelle des groupements de lettres sont
reconnus visuellement et combinés entre eux pour former des mots avec
le support de la sémantique verbale accélérant ainsi le processus de lecture.
À ce niveau, les représentations lexicales des mots familiers deviennent
directement accessibles.
Frith
en conclut que l'acte de lire aussi bien que d'écrire s'acquiert tout
au long du développement de l'enfant grâce à la maîtrise successive de
ces trois stratégies. De plus, elle émet l'hypothèse que la lecture et
l'orthographe se développent en décalage de phase, servant à tour de rôle
de stimulateur au développement de la stratégie suivante. Tout se passerait
comme si la lecture donnait l'impulsion pour la stratégie logographique,
l'écriture pour la stratégie alphabétique et la lecture à nouveau pour
la stratégie orthographique.
Ce
modèle qui semble en effet traduire fidèlement la progression des habiletés
de maîtrise du langage écrit chez un lecteur "moyen" ne rend pas compte
toutefois des anomalies très particulières qui peuvent être observées
tant en lecture qu'en dictée chez des sujets dyslexiques. Chez ces derniers,
il semble évident en effet que les six étapes de Frith ne se mettent pas
en place dans un ordre strictement séquentiel et qu'elles ne peuvent notamment
expliquer les difficultés considérables d'un grand nombre de dyslexiques
à utiliser une stratégie alphabétique dans le décodage de non-mots, alors
même que leurs stratégies orthographiques se révèlent passablement fonctionnelles.
D'autres
modèles tels celui que Seymour et al (1989) ont mis au point en s'inspirant
des théories de Frith, semblent beaucoup plus représentatifs de la réalité
des troubles de nature dyslexique, en supprimant la causalité directe
qui reliait les trois stades entre eux de façon linéaire.
Ainsi,
l'actualisation du stade orthographique serait tout autant la résultante
des stratégies logographique qu'alphabétique. Ces deux dernières pourraient
ainsi se développer concurremment. Comme le présumait Frith, l'accès au
stade orthographique reposerait donc bien sur la compétence du traitement
phonologique qui permet de prononcer des séquences de lettres particulières
comme des syllabes. Mais il requerrait aussi la capacité logographique
d'identifier visuellement ces sous-ensembles de caractères comme des structures
stables, globalement reconnaissables d'un seul coup d'œil. Selon ce modèle,
la dyslexie se caractériserait essentiellement par une difficulté à maîtriser
les stratégies orthographiques requises pour accéder tant à une lecture
fluide qu'à une production écrite respectueuse des règles. De plus, ce
modèle rend mieux compte des deux types de dyslexies habituellement identifiés:
la dyslexie "phonologique" qui entrave la mise en place initiale des stratégies
alphabétiques et donc la capacité de lire et d'orthographier des non-mots
et la dyslexie "lexicale" qui entrave la reconnaissance visuelle des formes
logographiques impliquées notamment dans la lecture des mots dits "irréguliers",
tels "femme" ou "second" et ne laisse souvent au sujet que la possibilité
de les écrire au son"fam", "cegon"…
1.3. Sémiologie
et classification des dyslexies-dysorthographies
Bien
que la dyslexie soit une entité reconnue depuis près de 100 ans, la loi
publique des États-Unis reconnaissant le droit du dyslexique à une éducation
spécialisée n'a été promulguée qu'en 1978 et la définition acceptée pour
ce trouble se fait encore essentiellement par la négative. En effet, pour
être identifié comme dyslexique, l'écart relevé entre les réalisations
scolaires d'un sujet en lecture et ses potentialités intellectuelles mesurées
par une échelle d'intelligence (Q.I.) ne doit être explicable ni par un
trouble de perception sensorielle, ni par une scolarisation cahotique,
ni par une problématique psycho-affective ou une carence de stimulation
socio-culturelle. Quelque soit l'âge de l'élève par ailleurs, celui-ci
devrait avoir un écart d'au moins 18 mois à 2 ans entre son âge mental
présumé aux tests d'intelligence et l'âge qu'il obtient aux tests de lecture
standardisée pour être diagnostiqué comme tel.
Relevons
enfin la définition de Debray-Ritzen (1979) à savoir que: "la dyslexie
est une difficulté durable d'apprentissage de la lecture et d'acquisition
de son automatisme, chez des enfants intelligents, normalement scolarisés,
indemnes de troubles sensoriels" (p. 14). Ceci dit, il demeure important
de spécifier réellement ce qu'elle est, plutôt que ce qu'elle n'est pas,
afin de ne pas qualifier nécessairement de dyslexique tout enfant qui
présente plutôt un retard simple dans l'apprentissage de la lecture ou
de l'orthographe. L'imprécision du diagnostic peut d'ailleurs certainement
expliquer la grande variabilité des taux de prévalence relevés dans la
littérature (ce taux en effet peut passer de 4% (Rutter et Yule 1975)
à 20% (Shaywitz 1996)).
Pour
cerner de plus près la symptomatologie associée à ce trouble, il est bon
de repartir des modèles cognitivistes (voir Tableau 1) afin d'en analyser
les fonctions qu'ils considèrent impliquées dans l'apprentissage de la
lecture, ce qui permet de définir également les typologies qui leur correspondent.
Les
deux voies que le lecteur doit nécessairement emprunter selon Morton et
Patterson avaient reçu l'appellation de "phonologique" et de "lexicale".
La classification correspondante des dyslexies parle de dyslexies "dysphonétiques"
(atteinte de la voie phonologique essentiellement), "dyséidétiques" (atteinte
de la voie lexicale, parfois combinée à des troubles perceptivo-moteurs
et visuo-spatiaux) et enfin de dyslexies "mixtes" (pouvant présenter un
certain nombre des caractéristiques des précédentes).
Même
si ce modèle a pu être maintes fois repris et nuancé par les chercheurs
qui se sont succédés depuis les années 70, la dichotomie phonologique,
lexicale apparaît encore essentielle à la compréhension de la dyslexie.
Elle repose en effet toujours sur la nécessité de considérer ensemble
ou isolément les troubles qui relèvent de la sphère du langage (voie phonologique)
et ceux qui appartiennent à la sphère visuelle ou visuo-spatiale (voie
lexicale). Ces deux domaines seront donc décrits à la lumière des recherches
les plus éclairantes en dyslexie développementale.
1.3.1. Analyse des troubles de nature linguistique et métalinguistique:
Atteinte de la voie phonologique
Selon
Estienne (1982), le passage par la voie phonologique exige du lecteur
la transposition des caractères alphabétiques perçus visuellement en leurs
correspondants linguistiques, ce qu'on nomme habituellement une conversion
graphème - phonème. Pour accomplir celle-ci, le lecteur débutant doit
avoir développé la conscience de la structure phonologique interne propre
aux mots de la langue parlée. Chez le dyslexique, l'atteinte de cette
habileté, entraverait sa capacité à segmenter le mot écrit en ses constituants
phonologiques, l'empêchant par le fait même d'avoir accès à des processus
linguistiques d'un niveau plus évolué nécessaires à la compréhension de
ce qu'il lit.
Certains
auteurs, tels que Wimmer (1996) font même de cette atteinte un bon prédictif
de dyslexie dès le niveau de la maternelle. Il s'agirait plus spécifiquement
de déficits au niveau de l'analyse segmentale de la parole (notamment
discrimination phonémique, jugement de similitudes entre rimes et capacité
de suppression de phonèmes) et les recherches de Lacert et Sprenger (1997)
ont démontré que ce déficit est nettement corrélé avec l'ampleur du trouble
lexique.
Les
travaux de Tallal et de ses collaborateurs (1996) suggèrent également
la présence d'un trouble très spécifique de perception auditive chez ces
enfants, en particulier pour les phonèmes dont l'articulation ne dure
pas plus de 40 millisecondes (tels le b et le p dans les syllabes ba,
pa...), comparativement à ceux dont l'articulation se prolonge souvent
au-delà de 100 millisecondes (tels le m de ma)). Un allongement artificiel
de la durée d'émission des sons brefs, avec l'aide de l'ordinateur, pourrait
améliorer la discrimination de ces enfants, selon ses recherches.
À
un dysfonctionnement marqué de cette voie phonologique correspond en effet
ce que Boder a appelé une "dyslexie dysphonétique". D'autres équivalents
sont également retrouvés dans la littérature, tels une dyslexie "phonétique",
"phonologique" ou même "linguistique". Ces sujets ont en commun une faible
appréhension de la relation lettre-son et utilisent donc majoritairement
une stratégie de lecture par "adressage", où les mots sont reconnus à
partir d'indices visuels parfois incomplets. Ainsi, comme dans les dyslexies
"profondes" (acquises) de l'adulte cérébro-lésé, on peut identifier des
erreurs dérivationnelles (le sujet lit berger pour bergerie par exemple
ou école pour écolier) mais aussi à l'occasion des paraphasies sémantiques,
(rivière pour ruisseau par exemple), où le décodage s'appuie fortement
sur la voie sémantique identifiée par Seymour (revoir Tableau 2). L'utilisation
du contexte se révèle maximale et plus le mot est familier, plus le lecteur
aura de chances qu'il soit bien identifié. Inversement la lecture de pseudo-mots,
devant nécessairement s'effectuer à travers une conversion rigoureuse
graphème-phonème, se révèle souvent très fantaisiste, surtout lorsqu'il
s'agit de polysyllabiques contenant des regroupements de consonnes complexes
et peu usuels (tels bradisclatru).
Un
autre déficit fréquemment rencontré chez ces dyslexiques toucherait l'attention
et la mémoire auditivo-séquentielles. Ces enfants présenteraient en effet
un empan beaucoup plus faible que les enfants normaux en répétition de
séries de chiffres ou de mots, surtout s'il s'agit de pseudo-mots polysyllabiques(Van
Hout, 1994). Aucun déficit ne serait par contre identifié chez ces mêmes
enfants dans des tâches similaires en modalité visuelle, confirmant la
spécificité de leurs troubles dans la sphère langagière. Par ailleurs,
ces difficultés sembleraient provenir d'une faiblesse de la mémoire de
travail, nécessaire à la répétition subvocale des stimuli entendus, à
travers ce que Baddeley (1986) nomme la "boucle articulatoire" ou le "système
phonologique". Ils sont aussi fréquemment mis en relation avec un déficit
séquentiel qui touche notamment toute l'organisation. temporelle de ces
enfants (Merzenich 1996).
Des
troubles de nature proprement langagière ont également pu être identifiés
et ils touchent spécifiquement la rapidité de dénomination d'images, surtout
lorsqu'il s'agit de stimuli répétitifs. Ces constatations ont été faites
particulièrement par Denkla et Rudel (1976) au moyen de leur test "Rapid
automatized naming" ou RAN test et elles sont exposées dans un des chapitres
de Van Hout (1994). Dans ces tâches où le sujet doit nommer le plus rapidement
possible quatre séries de 50 items, présentées par catégories sémantiques
(couleurs, lettres, objets, chiffres) les auteurs ont mis en évidence
des temps de dénomination beaucoup plus lents chez les dyslexiques que
chez les enfants normaux. De plus, leur groupe de dyslexiques apparaissait
également beaucoup moins performant dans cette tâche que celui qui était
constitué d'enfants en difficultés beaucoup plus générales d'apprentissage,
dont l'âge de lecture s'approchait généralement de leur âge mental tel
que dérivé à partir du WISC. Dans ce cas, la difficulté propre aux dyslexiques
ne dépendrait ni de la vitesse d'articulation, ni de la connaissance du
vocabulaire, ni de l'identification visuelle des stimuli mais bien de
leur incapacité à accéder de façon automatique à "l'image motrice" des
mots, nécessaire à leur dénomination rapide. Cette difficulté à acquérir
des automatismes faisait d'ailleurs partie de la définition de Debray
précédemment citée. Il est intéressant aussi de mentionner les travaux
de Meyer et de ses collaborateurs (1998), qui ont poursuivi une étude
longitudinale sur trois groupes d'enfants de la maternelle à la 8ème année
de scolarité . En rétrospective, ils ont pu constater que leur groupe
d'enfants dyslexiques (qui ont continué de manifester un retard important
dans la maîtrise de la lecture même après 8 ans de scolarité) avaient
présenté des scores déficitaires à l'épreuve de Denkla, tant en 3ème qu'en
5ème et en 8ème année. En comparant par ailleurs les enfants "mauvais
lecteurs" avec le groupe précédent, ils ont pu mettre en évidence que
les troubles de segmentation phonologique étaient communs aux deux groupes
d'enfants dès le début de leur scolarité, tandis que le déficit de dénomination
rapide n'apparaissait statistiquement que chez les dyslexiques. Il n'y
aurait donc pas de corrélation directe entre ces deux types de troubles
mais l'absence de déficit au RAN test pourrait être le meilleur prédicteur
de l'amélioration du décodage en lecture chez les élèves en difficultés
de lecture au premier cycle du primaire.
Il
reste enfin à rappeler qu'un certain nombre de dyslexiques (environ 50%
selon Habib et al, 1999) ont présenté dès l'enfance un retard d'acquisition
du langage oral, ce qui leur permet de situer la dyslexie dans une sorte
de continuum par rapport à la dysphasie comme le pense Estienne (1982).
Cependant la grande majorité des dyslexiques ne sauraient être considérés
également dysphasiques, leurs difficultés langagières demeurant assez
subtiles, et découlant le plus souvent de leur trouble phonologique: le
vocabulaire peut ainsi demeurer longtemps flou ou incertain surtout au
niveau de polysyllabiques peu fréquents donc plus difficiles à mémoriser.
Chez
le dyslexique plus âgé, par contre, il serait rarement possible d'en percevoir
des indices, simplement au cours d'une entrevue préliminaire à l'examen
lui-même. Bien au contraire, les sujets dyslexiques ont de façon générale
des forces significatives au plan du raisonnement, du jugement critique
et des capacités de synthèse et de conceptualisation en particulier, leur
permettant l'accès aux cours universitaires, en dépit de leurs difficultés
persistantes de décodage et de production écrite (Shaywitz 1996).
1.3.2.
Analyse des troubles de nature perceptuelle et visuo-spatiale: Atteinte
de la voie lexicale
La
voie "lexicale" identifiée par Morton et Patterson traduisait la procédure
nécessaire à la reconnaissance en lecture rapide des mots familiers et
en particulier à la lecture de mots irréguliers. Telle que décrite précédemment
dans le modèle à deux voies (Figure 1), elle a aussi reçu diverses appellations
dans la littérature, notamment la voie "logographique" (Seymour, 1990)
ou encore la voie directe ou d'"adressage" Ellis, 1989). Sans la maîtrise
de cette voie, le lecteur serait toujours astreint à une stratégie alphabétique
de conversion graphème - phonème, qui se révèle passablement inefficace
dans la lecture de phrases telles que "les poules du couvent couvent"
ou encore "mon fils a cassé mes fils"!..
L'accès
normal au stade orthographique supposerait que le sujet ait acquis au
préalable la capacité d'identifier des regroupements de lettres, mémorisant
leur séquence dans les syllabes et mettant en correspondance ces structures
avec leur transcription phonologique. Selon Seymour, la dyslexie lexicale
serait essentiellement de nature morphémique, causée par un défaut de
reconnaissance visuelle (donc un trouble de mémoire visuo-spatiale à long
terme) des formes logographiques correspondantes aux segments constitutifs
des mots familiers. Or ces segments présenteraient une très grande diversité,
l'auteur ayant identifié plus de 400 combinaisons possibles entre consonnes
et voyelles, incluant les di- et les trigraphes (tr, gh, ngl, tch...).
Lorsque
cette voie lexicale présente un dysfonctionnement marqué, le sujet peut
recevoir un diagnostic de "dyslexie dyséidétique" (Boder), encore appelée
dyslexie "morphémique" ou de surface (Seymour, 1986). Ces sujets éprouvent
donc une incapacité à automatiser leur lecture, ne pouvant s'aider de
l'apparence visuelle du mot pour accéder à sa signification. Tout se passe
comme s'ils ne pouvaient récupérer en mémoire la prononciation qui est
associée au mot présenté. La difficulté sera d'autant plus grande que
les mots auront une orthographe irrégulière, en particulier lorsque ceux-ci
sont constitués de graphèmes qui ne doivent pas être prononcés comme dans
les mots "doigt" ou "sept" ou dont la prononciation ne respecte pas l'orthographe,
tels "femme" ou "second" précédemment mentionnés. On parle alors d'erreurs
de régularisation. Ce trouble, beaucoup moins fréquent que le précédent,
apparaît par contre encore plus perturbateur pour l'accès à la signification
du texte lu, car le rythme de lecture ne peut que très difficilement s'accélérer,
entravant d'autant l'accès à la représentation mentale et au raisonnement
inférentiel.
1.3.3.
Les dysorthographies
L'évaluation
de l'orthographe semble avoir donné lieu à beaucoup moins de recherches
théoriques et d'études cliniques que celle de la lecture. Ceci parait
dû au moins en partie au fait que la catégorisation des "fautes d'orthographe"
se révèle très variable d'un auteur à l'autre, ces fautes étant le plus
souvent inconstantes chez le même enfant d'une séance d'évaluation à l'autre.
Quel adulte, même normal et cultivé, ne fait pas d'ailleurs encore à l'occasion
certaines erreurs, comme on peut le réaliser en effectuant les dictées-pièges
de Bernard Pivot? L'écriture correcte des mots de la langue présente en
effet un caractère beaucoup moins prévisible que la lecture, en raison
du grand nombre de variantes possibles dans la transcription phonémique
d'un même mot (exemple "police" pourrait s'écrire pollisse, polisse, paulisse,
potlice etc...). Ceci s'avère particulièrement vrai dans la langue française
où, d'après l'étude de Véronis (1988), le seul recours aux règles de conversion
phonème-graphème ne permettrait d'écrire qu'environ 50% des mots de la
langue; on peut donc considérer que la maîtrise de l'orthographe sollicite
des ressources cognitives considérables.
1.4 Données
actuelles chez l'enfant
Dans
la lignée des travaux de Frith (1985), des recherches ont été menées par
Alegria et ses collaborateurs (1994) afin d'identifier les rôles respectifs
des trois stratégies de Frith sur l'apprentissage de l'orthographe au
cours de la scolarité de l'enfant. Effectivement, les chercheurs ont pu
constater une apparente chronologie dans l'acquisition normale des procédures
alphabétique puis orthographique. La première donnerait lieu à l'utilisation
de règles de conversion de plus en plus sophistiquées, tandis que la seconde
permettrait l'extension en mémoire du lexique orthographique. Cependant,
il n'y aurait pas de transition abrupte entre ces 2 stades, les procédures
paraissant coexister précocement et se développer en parallèle. Par ailleurs,
la proportion relative de mots disposant d'une représentation orthographique
par rapport à ceux qui n'en ont pas encore, augmenterait au cours du développement,
permettant une amélioration substantielle de l'orthographe lexicale.
De
nombreux enfants toutefois manifestent des difficultés particulières à
accéder à un lexique orthographique, mais il n'est pas toujours aisé d'identifier
l'étiologie du problème. Parfois le trouble peut être mis directement
en relation avec un tableau de dyslexie (particulièrement dans sa forme
dyséidétique), mais bien souvent, il apparaît davantage en relation avec
un déficit attentionnel, un trouble d'audition centrale ou une faiblesse
de la mémoire visuelle (en mémoire de travail et mémoire à long terme).
Il semble aussi fréquemment relié à une absence de stratégies d'anticipation
et de vérification chez des enfants présentant une certaine immaturité
des conduites d'autorégulation frontale. L'absence de pratique journalière
(tant de la lecture que de la dictée) nous apparaît aussi en grande partie
responsable du grand nombre de fautes identifiables même dans les productions
des étudiants à l'Université.
Par
ailleurs, en ce qui concerne plus spécifiquement les dysorthographies
associées aux dyslexies, l'analyse des erreurs orthographiques produites
par le sujet ne reflète généralement pas de façon rigoureuse les erreurs
notées en lecture (les stratégies utilisées sont souvent différentes)
pas plus que ces dernières ne permettraient avec certitude de différencier
les dyslexiques des mauvais lecteurs en général. C'est du moins ce que
pensent un bon nombre des auteurs. De plus, les erreurs produites, tant
en situation de lecture que d'écriture, se modifieraient tant au plan
qualitatif que quantitatif dans un suivi à long terme de ces enfants.
De
façon générale par contre, les troubles de l'orthographe apparaissent
au moins aussi sévères, sinon plus que les troubles de lecture chez les
sujets dyslexiques. Les auteurs parlent alors de dysorthographie développementale,
laquelle résulterait généralement d'une discontinuité entre les procédures
alphabétique et orthographique. Dans un grand nombre de cas, les erreurs
du sujet proviendraient de l'application d'une stratégie alphabétique
souvent inappropriée en particulier pour les mots irréguliers, dont l'enfant
ne parvient pas à évoquer les représentations orthographiques. Dans d'autres
cas, alors que les mécanismes de lecture semblent s'être bien installés,
la persistance des erreurs lexicales dans les productions écrites semble
refléter une forme de dysorthographie de surface sans dyslexie adjacente.
Ainsi, comme pour les adultes, il est parfois possible de différencier
un dysorthographie phonologique d'une dysorthographie lexicale. Cependant,
le plus souvent, les erreurs commises se caractérisent plutôt par leur
grande diversité et le fait que celles-ci perdurent bien au-delà de la
période normale d'apprentissage de ces habiletés, en particulier lorsque
le sujet doit tenir compte des contraintes contextuelles dans l'application
des règles. Notre pratique nous amène à considérer que la sévérité de
certaines problématiques tant en lecture qu'en écriture, justifie entièrement
à notre avis un bilan neuropsychologique de toutes les fonctions éventuellement
impliquées dans ces apprentissages. Le diagnostic d'une forme de dyslexie
ou de dysorthographie requiert donc nécessairement une investigation plus
exhaustive qu'une simple analyse d'erreurs. C'est ce que nous traiterons
dans la section suivante.
BIBLIOGRAPHIE
Alegria,
J. Leybart, J. et Mousty, P. (1994).
Acquisition du langage écrit et troubles associés : Évaluation, remédiation
et théorie. In J. Grégoire et piérard (Eds). Évaluer les troubles de la
lecture :les nouveaux modèles théoriques et leurs implication diagnostiques.
Bruxelles de Boeck Université.
Seymour,
P.H.K. (1990).
DevelopmentalDyslexia. In Eysenk (Ed.). Cognitive Psychology, an International
Review. John Wiley and sons, New York pp135-196.
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