ÉVALUATION NEUROPSYCHOLOGIQUE DU DYSLEXIQUE
Francine
Lussier, Ph.D.
Neuropsychologue,
Hopital Ste-Justine
Directrice administrative CÉNOP-FL
Comme
pour tout enfant référé pour une évaluation neuropsychologique, une recherche
soigneuse des antécédents personnels (médicaux, familiaux et scolaires)
doit être entreprise auprès des deux parents si possible. Il est en effet
important de savoir si l'enfant a des antécédents familiaux de troubles
spécifiques d'apprentissage étant donné l'incidence génétique reconnue
de cette problématique. L'enfant pourrait aussi avoir souffert éventuellement
de dommages cérébraux à la naissance, plus susceptibles de causer des
troubles généraux d'apprentissage. L'incidence d'otites à répétition,
ayant même requis des interventions chirurgicales, doit aussi être considérée
comme en relation souvent causale avec des imperceptions auditives ou
des troubles de l'audition centrale. Il est par ailleurs intéressant de
savoir si l'enfant a été soumis à des méthodes d'apprentissage de la lecture
non conventionnelles ou parfois si différentes qu'il a pu connaître une
rupture dans son rythme d'acquisition. L'observation de ses travaux scolaires
en français et en calcul est également souvent instructive quant à la
nature des erreurs mais aussi quant à l'effort que le sujet accorde à
ses productions. La langue maternelle de l'enfant et celle(s) qu'il utilise
à l'école et en dehors sont aussi à prendre en considération, surtout
si ses capacités intellectuelles semblent plutôt inférieures à la moyenne.
Par la suite, un bilan intellectuel au moins partiel est effectué, afin
d'éliminer clairement l'éventualité d'un retard intellectuel, même léger.
Il n'en demeure pas moins que les deux conditions (retard mental et dyslexie)
peuvent aussi se rencontrer occasionnellement, le diagnostic n'étant alors
posé qu'après plusieurs années de scolarisation et la persistance d'un
écart significatif entre l'âge mental du sujet et son niveau de lecture
ou d'orthographe.
Lorsque
le temps alloué à l'examen neuropsychologique est suffisant pour entreprendre
une évaluation complète de l'intelligence, le WISC-III se trouve être
bien entendu l'outil à privilégier. Le profil classique de Bannatyne (1971)
se révèle souvent représentatif de ces enfants bien que de grandes différences
individuelles puissent se présenter selon qu'il existe ou non des troubles
associés. Les travaux de Bannatyne ont cependant établi que la plupart
des dyslexiques obtenaient leurs meilleurs résultats dans les sous-tests
"spatiaux" (Cubes, Assemblages d'objets et Complétement d'Images), des
résultats plus moyens dans les sous-tests "conceptuels" (Vocabulaire,
Similitudes et Compréhension), tandis que leurs notes les plus faibles
étaient relevées dans les sous-tests "séquentiels" (Mémoire de chiffres,
Code et Arithmétique), trois sur quatre sous-tests du profil ACID conventionnel.
La prédilection d'un grand nombre de dyslexiques pour les activités visuo-spatiales
par rapport aux tâches linguistiques est en effet largement observée dans
la pratique clinique, de même que la fréquence de leurs déficits séquentiels
et/ou attentionnels. Ces derniers sont d'ailleurs si souvent présents
qu'il apparaîtrait difficile d'établir une cohorte de dyslexiques sans
déficit attentionnel pour des fins de recherche.
Selon
les indices relevés au cours de l'évaluation intellectuelle, il pourra
s'avérer pertinent de poursuivre l'investigation au niveau des processus
attentionnels et mnésiques ou des capacités d'autorégulation frontale,
ou encore des déficits plus proprement linguistiques, perceptuels ou visuo-spatiaux.
Par
la suite, une batterie d'évaluation de la dyslexie peut être alors proposée
au sujet, batterie comprenant habituellement un certain nombre de tâches
permettant de caractériser les déficits tant dans un registre auditivo-verbal
que visuel ou oculomoteur.
Description
des épreuves pouvant être proposées pour un diagnostic différentiel
I. Épreuves
de perception, d'attention et de mémoire
Test
de conscience phonologique Rosner la tâche consiste pour l'enfant
à répéter le mot en élisant la syllabe initiale ou terminale ("bonjour",
tu répètes mais tu ne dis pas "jour" qu'est-ce qui reste?) puis se complexifie
au niveau des consonnes ("cou", tu répètes mais tu ne dis pas "k", prononcé
phonétiquement ou encore "blanc", tu répètes mais tu ne dis pas "b").
Cette difficulté à manipuler les sons du langage est généralement considérée
comme fondamentale chez un grand nombre de dyslexiques.
Test
de répétition de chiffres V.A.D.S. (Visual Aural digit span): Cette
répétition est effectuée sous 4 conditions au cours desquelles on augmente
progressivement le nombre d'éléments à mémoriser (de 2 à 7 maximum). Dans
la 1ère condition "oral-oral", le sujet doit répéter en écholalie la série
de chiffres comme au WISC ou au K-ABC. Dans la seconde "oral-écrit", le
sujet est invité à écrire la séquence après que l'examinateur l'ait prononcée
oralement. Dans la troisième "visuel-oral", le sujet doit énoncer les
chiffres en séquence, après avoir observé la série dix secondes sur un
petit carton. Enfin, dans la dernière "visuel -visuel", il doit réécrire
les nombres après les avoir observés, toujours dix secondes, sur les cartes
qui lui ont été présentées tour à tour.
Dans
cette épreuve, on peut comparer les résultats du sujet selon que "l'entrée"
est orale ou visuelle et également selon que la "sortie " est également
orale ou visuelle. Les entrées visuelles se prêtant davantage à un traitement
simultané se révèlent souvent plus efficientes chez le dyslexique que
les entrées orales nécessairement séquentielles.
Répétition
de syllabes sans sens Borel-Maisonny: La qualité de répétition des
syllabes complexes (esp, stur...etc) et des polysyllabiques est informative
quant à la perception et à la mémoire auditivo séquentielle des sujets
évalués. Ces mêmes syllabes peuvent également être proposées sous dictée.
Reproduction
de rythmes Stambak: La répétition correcte des rythmes (coups frappés
sur la table, hors de la vue du sujet) fait appel à la mémoire auditive
du nombre de coups mais aussi à la capacité de discriminer la durée des
"espaces" entre ceux-ci. L'épreuve est donc sensible à un déficit tant
de l'attention auditive que de la capacité de représentation mentale d'un
déroulement temporel entrecoupé de pauses. Cette habileté de nature largement
séquentielle est aussi fréquemment déficitaire chez les dyslexiques.
Dénomination
rapide automatisée de Denkla ou RAN test: Cette activité précédemment
décrite a pour principal but de vérifier la capacité du sujet à produire
de façon "automatique " une réponse verbale à des stimuli visuels simples
répétitifs. Une dissociation est attendue entre la dénomination des caractères
graphiques (chiffres et lettres) et celle des couleurs et des images,
dont le nom est pourtant appris souvent bien avant les précédents. Rappelons
que les travaux de Denkla suggèrent que plus de 80% des sujets dyslexiques
sont symptomatiques au moins dans 2 des 4 parties de ce test, en particulier
pour la dénomination des couleurs et des objets. Par contre, selon Meyer,
également rapportée, l'absence de ralentissement à cette épreuve pourrait
signer un meilleur pronostic dans l'évolution de la problématique de lecture.
Target
test (Reitan) ou mémoire visuelle Corsi: Ces deux tâches demandent
au sujet de reproduire en imitation de l'examinateur une séquence de coups
frappés sur des cibles réparties dans un espace bien défini (disposition
régulière pour le "Target" et aléatoire pour le "Corsi"). À l'élément
séquentiel se combine donc un souvenir de trajectoire de nature visuo-spatiale.
Étant donné les habiletés visuo-spatiales généralement identifiées chez
les dyslexiques, on peut s'attendre à de bien meilleurs résultats dans
ces tâches qu'à la répétition de chiffres en présentation purement auditivo-séquentielle.
Nysoa
K.D. ou Lignes enchevêtrées de Rey: Ces deux épreuves évaluent les
capacités de rapidité oculo-motrice du sujet, dont l'atteinte peut être
très marquée chez certains dyslexiques. Dans la première tâche, il s'agit
de lire des chiffres disposés en rangées de plus en plus serrées et dont
les espacements sur chaque rangée sont irréguliers. Pour effectuer la
tâche, le regard doit donc accomplir une alternance de saccades et de
fixations ainsi que des retours en arrière aux changements de lignes sans
que le sujet ait évidemment le droit de se guider à l'aide du doigt, contrairement
au RAN test où une telle aide est permise.
Dans
la seconde tâche, le regard doit suivre une ligne dont le tracé bifurque
de façon imprévisible, sans la mêler avec les autres lignes de la page.
La perception figure - fond est donc évaluée en plus de la rapidité du
balayage visuel.
II. Épreuves
d'orientation spatiale et de coordination
Latéralité
Dellatolas et Orientation Droite-Gauche Piaget-Head: La première tâche
évalue la préférence manuelle du sujet avec des ordres simples à partir
d'objets réels (crayon, gomme à effacer, ciseaux, cuiller, brosse à dents...),
qu'il doit manipuler. D'autres demandes permettent d'identifier également
la latéralité de l'œil et du pied. Bien qu'une ambidextrie ou une latéralité
croisée ne puisse être considérée comme responsable de la dyslexie, c'est
souvent une condition associée qui peut notamment rendre plus difficile
pour le sujet la mémoire de l'orientation appropriée des lettres et des
chiffres.
La
seconde tâche évalue la connaissance des concepts droite - gauche sur
l'enfant lui-même et par rapport à une personne qui lui fait face. La
difficulté d'accès à ces concepts s'observe de façon très générale chez
les enfants en difficultés d'apprentissage et ne constitue là encore qu'une
condition éventuellement associée à la dyslexie.
Signes
inversés Edfeldt (ou Reversal) et Orientation de lettres Jordan: Dans
la première tâche, le sujet doit barrer toutes les cases dont les signes
diffèrent. Il s'agit de figures simples non verbalisables parfois représentées
en miroir l'une par rapport à l'autre, ce qui constitue une condition
que les enfants en difficultés d'apprentissage reconnaissent plus difficilement.
Par contre, chez les dyslexiques, dont les habiletés visuo spatiales sont
souvent de bonne qualité, il est rare qu'ils fassent des erreurs autres
qu'attentionnelles.
Dans
la deuxième tâche par contre, des caractères graphiques (lettres majuscules,
minuscules et chiffres), donc verbalisables, sont présentés au sujet qui
doit différencier ceux qui sont écrits correctement de ceux qui sont reproduits
"en miroir". Cette tâche apparaît beaucoup plus significativement échouée
par les dyslexiques que la précédente, en raison de l'effort requis d'évocation
visuelle des formes graphiques que le sujet doit reconnaître habituellement
en association avec leur dénomination.
III. Tâches
de lecture et d'écriture
Cette
évaluation étant plus directement l'apanage des orthophonistes ou des
orthopédagogues, nous ne proposerons pas dans cette section de textes
particuliers de lecture ni de matériel à dicter. Rappelons seulement que
ces outils doivent être soigneusement adaptés au niveau de scolarité du
sujet pour permettre un diagnostic différentiel entre l'âge de lecture
et les compétences académiques plus générales de l'élève. Une investigation
des productions écrites spontanées et sous dictée complète généralement
cette analyse.
Un
nouvel outil est toutefois présenté ici car il a été conçu directement
dans le but de différencier les processus de lecture; il découle donc
des travaux théoriques précédemment mentionnés et peut à ce titre être
davantage considéré comme un outil neuropsychologique. Il s'agit de la
Batterie d'Évaluation du Langage écrit et de ses troubles (BELEC), conçue
en Belgique en 1994 et "fondée sur une approche psycholinguistique des
mécanismes de traitement impliqués dans la reconnaissance (lecture) et
la production (orthographe) du langage écrit", tel que le précisent ses
auteurs (Philippe Mousty et son équipe). La batterie est elle-même divisée
en deux parties: évaluation des habiletés de lecture et d'orthographe
et celle des habiletés métalinguistiques (se reporter au chapitre correspondant
dans l'ouvrage de Grégoire et Piérart (1994) pour la description des sous-tests).
Dans
sa première partie, la Belec comprend des tâches de lecture et d'orthographe
et l'analyse des erreurs permet d'évaluer dans quelle mesure les procédures
d'assemblage et d'adressage sont fonctionnelles, afin d'observer éventuellement
une dissociation dans l'utilisation de ces procédures. (Un échec dans
l'"assemblage" peut signer une dyslexie dysphonétique alors qu'un échec
dans l'"adressage" correspond plutôt à ce qui est observé dans la dyslexie
dyséidétique).
La
deuxième partie, essentiellement orale, évalue les compétences du sujet
au niveau de l'analyse segmentale de la parole (en partie similaire au
Rosner, précédemment décrit), de la perception fine de la parole et de
la mémoire phonologique de travail, habiletés que les chercheurs ont reconnu
unanimement comme étant symptomatiques chez le plus grand nombre des enfants
dyslexiques.
Le
fait d'être neuropsychologues ne nous empêche évidemment pas de considérer
pour chaque enfant dyslexique la résonance intime du drame que constitue
un échec scolaire, surtout pour un sujet intelligent. Cependant, bien
qu'un trouble de la relation maître - élève ou la persistance de graves
problèmes familiaux puissent être des facteurs entravant l'apprentissage
scolaire, ils ne sauraient être considérés comme responsables d'une dyslexie,
telle qu'elle a été présentée dans ce chapitre. Ces conditions ne sauraient
être en effet que des conditions aggravantes et non déclenchantes.
Ceci
dit, même lorsque tous les facteurs environnementaux apparaissent favorables,
le pronostic de rééducation d'un dyslexique semble difficile à établir
à partir du simple bilan diagnostic. Les facteurs qui sembleraient les
plus prometteurs pourraient être les suivants:
1. précocité de l'intervention (dès 7 ans, lorsque le trouble se manifeste
de façon massive);
2. fréquence de la rééducation: chaque jour 30 minutes semble préférable
à 2 heures, une fois par semaine;
3. répétitivité des exercices: son but est d'automatiser les productions
de l'enfant, pour affecter le plus possible l'énergie sur des activités
de raisonnement, de conceptualisation et de mise en place de stratégies
associatives compensatoires;
4. utilisation maximale de modalités multisensorielles: visuelle,
auditive, tactile, kinesthésique, pour créer de multiples entrées mnésiques
(mémoire contextuelle) et les charger de sens à travers des pictogrammes
ou des anecdotes;
5. renforcement des fonctions préservées chez l'enfant plutôt qu'acharnement
systématique à réduire ses déficits.
Conclusion
Un
apprentissage réussi de la lecture et de l'orthographe est de façon certaine
la résultante de processus mentaux complexes impliquant, ensemble ou isolément,
des capacités de segmentation phonémique et de représentation orthographique
des mots de la langue. La mise en place de ces habiletés suppose par ailleurs
de la part du sujet qu'il puisse développer, à travers l'expérience de
plus en plus précise de la structure orthographique de ces mots, des souvenirs
d'évocations de nature auditive, visuelle et/ou kinesthésique (graphesthésique).
Plus la réactivation de ces souvenirs s'effectuera de façon automatisée,
plus la recherche nécessaire de la signification sera rendue possible
tant au lecteur qu'au scripteur.
Le
drame des sujets dyslexiques se joue en effet à la fois au niveau de la
lecture et de l'écriture. Ne parvenant pas à se libérer des exigences
instrumentales propres au décodage ou à la transcription fidèle des mots
de la langue, leur pensée ne peut s'exprimer avec toute la souplesse que
devrait permettre l'usage de l'écrit dans une démarche de réflexion et
de mentalisation. Pour que cette barrière ne demeure pas insurmontable,
tous les efforts sont requis tant au niveau des chercheurs que des cliniciens
pour accéder à une véritable compréhension de ces problématiques et identifier,
au cas par cas, les meilleures stratégies qui devraient permettre d'améliorer
l'efficience des comportements de lecture aussi bien que d'écriture.
BIBLIOGRAPHIE
Denkla,
M.B. et Rudel, R.G. (1976).
Rapid automatized naming (R.A.N.), dyslexia differentiated from other
learning disabilities - Neuropsychologia vol. 14 p. 471-479 - Pergamon
Press - England.
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